Un survol littéraire du reportage québécois (1870 à 1945)

Cet article s’inscrit dans le cadre d’une thèse sur l’histoire littéraire du reportage au Québec d’Arthur Buies à Gabrielle Roy (1870-1945). Depuis les récits de voyage en journaux jusqu’aux grands reportages des années 1940, l’étude porte sur un corpus encore largement méconnu. Ce ne sont donc pas les résultats de l’étude ni l’aboutissement du projet qui seront ici présentés, mais plutôt un aperçu des questions nées en amont de l’analyse, au fil de cette plongée dans le travail journalistique des écrivains sur le terrain au Québec.

Dans ce contexte, il est sans doute plus simple de commencer ce survol à rebours, par Gabrielle Roy, dont les reportages évoquent d’emblée la généalogie singulière et ancienne du genre du reportage au Québec. Dans les années 1940, Roy rythme ses déplacements journalistiques par la liste des toponymes associés aux aventuriers français qui ont circulé en Amérique du Nord. Elle établit ainsi son appartenance à la lignée des lointains voyageurs : « De Montréal et de Québec, des explorateurs ont essaimé en tous sens. Louis Jolliet et le père Marquette ont navigué sur les eaux noires du Mississippi. […] La Vérendrye et ses fils ont franchi les plaines de l’Ouest et pousseront plus tard jusqu’aux Montagnes Rocheuses1. » De Jacques Cartier à Pierre Le Moyne d’Iberville, en passant par Marc Lescarbot, Étienne Brûlé, Louis Joliett et Pierre Gaultier de Varennes de La Vérendrye, les personnages et les textes de la Nouvelle-France offrent la découverte d’un horizon de possibilités et d’un monde sédentaire difficile, intense et radicalement différent. De la Baie d’Hudson jusqu’au Golfe du Mexique, en passant par tout l’intérieur du continent, voyageurs et colons parcourent d’immenses distances et s’installent sur des terres dans des conditions de privation difficiles à imaginer. Toute la géographie est à nommer : la faune, la flore, les conditions météorologiques, les itinéraires des voyageurs. Les reporters comme Gabrielle Roy évoquent fréquemment l’imaginaire des explorateurs comme un héritage précieux mais le renvoi au passé colonial cède également le pas à une représentation ambiguë du territoire. Dans un reportage sur la Côte-Nord, Gabrielle Roy décrit une temporalité dépouillée d’événements :

Bientôt le Matane décrocha les amarres. Il disparaissait presque aussitôt, filant à une vitesse de dix nœuds à l’heure. Le Sable 1, plus lent, s’en allait dans un tourbillon de fumée. Le village retombait dans son ennui. Et le vent revenait du large harceler les sapins malingres.

[…] [D] ans bien des villages isolés de la côte, la vie ne connaît même pas ces brefs moments de pulsation rapide. Quelques caboteurs y prennent le poisson, une ou deux fois la semaine. Le navire-passager n’y arrête souvent que pour laisser choir les sacs de malle dans une barque qui s’aventure à sa rencontre. Le courrier tombe de l’avion, l’hiver, comme une manne précieuse.

L’isolement y pèse encore lourdement. Un médecin pour cent milles de territoire ; une garde-malade, ici et là ; le radio, bien souvent, la seule distraction; les vivres, un secours que l’on reçoit parfois à la dernière extrémité. […] Le temps ? Ce n’est pas en termes d’années qu’il faut le mesurer ici, mais en termes de vies humaines2.

La vie sur la Côte-Nord est captée par Roy dans toute sa monotonie esseulée. L’isolement au fondement de l’existence des habitants de Sept-Îles dans le texte de la journaliste canadienne rejoint la description du milieu de vie de toute une galerie d’individus dans l’ensemble des articles de Roy3. Les personnages se retrouvent dans un décor tapi de neige ou bordé par le fleuve. Le plus souvent, ils semblent moins en train d’agir sur leur milieu qu’en train de durer, de survivre ou de « vivocher » pour reprendre le terme d’Héliodore Vigneault, l’un des personnages du texte « La côte de tous les vents ». Les individus sont plantés dans des espaces nordiques, insulaires, arides et reculés à partir desquels l’écrivaine développe la matière de ces reportages. Ce faisant, Roy substitue en fait à l’intrigue d’un événement social et historique le relief du territoire.

Le texte sur Sept-Îles « La côte de tous les vents » est publié en octobre 1941 dans le magazine mensuel Le Bulletin des agriculteurs. Dans les journaux canadiens, les nouvelles européennes sur la guerre inondent les pages. L’article de Roy côtoie donc tout un discours sur le conflit. En feuilletant l’édition d’octobre 1941, on rencontre quantité de publicités sur les Certificats d’épargne de guerre, sur l’effort de guerre des vaches canadiennes ou sur des nouveautés comme la récente « Radio Épargne Batterie RCA Victor » qui vous fait entendre la nouvelle « de l’endroit même où les événements historiques s’accomplissent4 ».

Beaucoup d’articles concernent la question de la conscription. En 1941, on craint une deuxième crise, après celle de 19175. Le Bulletin des agriculteurs qui publie les textes de Roy fait paraître dans le même numéro la traduction d’un reportage de Leslie Roberts de la revue Maclean’s sur l’attitude des Canadiens français par rapport au conflit. Le texte fait écho d’une manière étrange au reportage de Roy. Le journaliste anglophone part à la rencontre des populations de villages qu’il dit « typiquement » canadiens-français. Il interroge les gens qu’il croise à Trois-Rivières, à Sainte-Anne-de-la-Pérade, à Berthier et à Iberville, entre autres, sur les raisons de leur opposition à la conscription. Il conclut son analyse en prétendant cibler le nœud du problème. Roberts affirme que l’indifférence des habitants de ces régions se rapporte « à la vie même du Québec » :

Ses habitants ne se préoccupent guère de la marche du monde. […] Pour eux, l’Europe est une étrange contrée, aux antipodes du Canada. Ils ne l’ont jamais vue, ne la verront jamais et ne le regrettent pas. Ils n’ont pas de parenté là-bas, parce que leurs ancêtres sont installés dans la province de Québec depuis plus de trois siècles. […] Bref la population rurale du Canada français (et une partie considérable de la population urbaine) se soucie peu du monde entier. […] Le Canada français s’est trop occupé à combattre pour son existence pour avoir le temps d’examiner la situation de l’humanité en dehors de ses frontières6.

L’espace en retrait mis en scène par Gabrielle Roy devient politique dans le regard de Roberts. Les Canadiens français7 se sentent loin, loin de l’Europe, loin d’une organisation militaire où, pour résumer les choses trop simplement, on ne parle pas leur langue. À l’isolement géographique s’ajoute ainsi une double négation politique et identitaire d’un peuple ni français ni anglo-saxon.

Or, la comparaison entre les deux extraits appelle également un autre constat sur la forme du reportage. Contrairement à l’enquête de Roberts, le rapport au temps dans le texte de Roy a peu à voir avec l’actualité qui définit généralement le genre. « La côte de tous les vents » ne se raccroche à aucun autre événement qu’au déplacement de la reporter qui a séjourné à Sept-Îles en 1941. Quand on la compare au journaliste anglophone qui sonde l’opinion du peuple canadien-français pour cerner les effets d’une éventuelle conscription, le reportage de Roy paraît encore plus loin du bruit des événements mondiaux, loin de l’actualité.

Le genre du grand reportage repose pourtant sur des notions comme l’événement, l’enquête et l’actualité. Le genre revendique par différents moyens une prise sur les faits les plus prégnants dans les médias auxquels il s’imbrique. De nombreux chercheurs ont montré que l’essor du grand reportage à la fin du XIXe siècle, que ce soit en Europe ou en Amérique du Nord, est associé à des conflits, à des crises, à de grands événements. Les premiers grands reporters dans l’histoire du journalisme se sont illustrés sur le terrain des guerres8. Aux États-Unis, par exemple, la guerre de Sécession catalyse un nouveau besoin d’informations, qui donnera un des premiers élans au grand reportage9. En France, le terrain des conflits est aussi déterminant dans le développement du genre. On peut penser à la guerre de Crimée, la guerre franco-prussienne et surtout à la guerre russo-japonaise qui propulsent à l’avant-scène les correspondants10.

Le reportage accueille aussi dans sa définition des textes ayant un rapport à l’actualité plus souple. Le genre est en effet héritier du récit de voyage11. En ce sens, il est étroitement lié à la colonisation. Le reportage colonial en France se raccroche néanmoins également à une dimension politique d’intérêt « actuel », dont il se porte parfois lui-même le messager. La contrainte ou le prétexte du reportage instaure donc généralement une forme d’actualité. Des reporters célèbres en témoignent. Leur travail repose sur l’exposition de réalités qui accèdent grâce à l’écriture du reporter à l’actualité. Il suffit de penser à quelques figures tutélaires du genre, comme Nellie Bly avec son tour du monde12 ou Albert Londres avec les bagnes en Guyane13. Dans ces explorations, le genre s’appuie sur un dévoilement du réel. L’actualité prend là toute sa dimension performative. Le grand reporter actualise un contenu, le résultat d’une enquête, introduisant dans l’écriture de l’histoire un pan du réel.

De ce point de vue, la notion d’actualité pose problème non seulement dans le reportage de Gabrielle Roy, mais plus largement dans l’écriture de grands reportages chez les Canadiens français. La question qui s’impose à la lecture de ces textes concerne le décalage entre, d’une part, une forme qui exige d’être au cœur de l’actualité et de l’histoire et, d’autre part, un espace géographiquement et symboliquement en marge des grands événements. L’écriture du reportage se révèle ambiguë dans ce rapport génériquement paradoxal au temps dont on trouve la trace dès les récits de voyage journalistiques publiés à la fin du XIXe siècle. Au Canada français, l’exploration des régions dans le sillon du voyage colonial trahit tout particulièrement le décalage avec l’actualité, parce que les régions canadiennes sont associées à une forme d’isolement accrue.

Des récits de voyage journalistiques

Il existe au Québec, comme dans beaucoup de cultures ayant un héritage colonial, un ensemble de textes documentaires sur la géographie et sur les conditions de vie en Nouvelle-France (1608-1759), corpus liminaire d’abord édité dans la métropole et principalement destiné à un lectorat européen. Le lieu représenté s’offre dans un premier temps comme l’invention européenne d’une certaine idée de l’Amérique du Nord. À travers les textes de Jacques Cartier, de Samuel de Champlain, du baron de Lahontan, à travers les Relations des Jésuites, le Grand Voyage du pays des Hurons du frère Gabriel Sagard ou encore les lettres de Marie de l’Incarnation, la littérature québécoise apparaît d’emblée étroitement liée à la saisie de ce grand vide, de cette impressionnante étendue qui a des échos dans le paysage comme dans la perception intérieure des premiers écrivains nés sur place. À l’origine, l’arrière-plan géographique de la Nouvelle-France est extrêmement vaste s’étendant de la Baie d’Hudson jusqu’au Golfe du Mexique. Le caractère aventurier du voyage, les itinéraires à travers l’inconnu et les difficultés des colons se trouvent au cœur des divers aspects qui intéressent les premiers destinateurs et destinataires de ces récits, des Européens.

Or, c’est seulement dans un second temps, à partir d’une réappropriation des textes que cet espace deviendra le décor des débuts de l’histoire littéraire nationale. Dans Intérieurs du Nouveau Monde, Pierre Nepveu décrit l’expérience de transplantation dont la littérature québécoise découle et la nécessité du lieu dans l’émergence lente d’une subjectivité :

[...] reparcourir ou évoquer ce vaste continent qui appartient surtout à notre mémoire et dont il nous faut bien faire notre deuil (pour ce qui est de la possession concrète), ce n’est pas uniquement aller au dehors, se donner de l’air pour respirer de nouveau, c’est se donner du dedans, c’est s’inventer une intériorité qui a toujours manqué ou qui du moins a toujours occupé une bien petite place [...]14.

En parallèle du renoncement lent et ambivalent à l’espace mythique que les voyageurs européens ont construit15, il faut donc s’établir dans la durée sur ce qu’il reste de l’étendue continentale aux francophones. Il faut exister au-delà de l’exotisme. Si l’écriture du lieu s’impose donc comme une entreprise nécessaire, elle s’avère difficile. Pour le voyageur qui écrit dans les journaux au XIXe siècle comme pour le grand reporter du début du XXe siècle, l’écriture du réel semble subordonnée à un territoire singulier, porteur du souvenir des explorations et difficile à actualiser. Au début de l’histoire du reportage au Canada français, à la fin du XIXe siècle, on croise dans les journaux beaucoup d’écrivains qui voyagent. Arthur Buies et Honoré Beaugrand, par exemple, entreprennent le trajet vers l’ouest du continent grâce aux nouveaux chemins de fer et publient leur récit dans des périodiques. Buies est sans doute l’un des plus connus d’entre eux. Son voyage en Californie est mis en recueil après avoir été publié dans deux journaux.

Il peut paraître extrêmement étrange de refaire le trajet de Montréal jusqu’à San Francisco en 1874 avec Buies, parce qu’une fois arrivé en Californie, le journaliste ne passe que trois jours sur la côte ouest. Buies part en nourrissant entre autres l’espoir de travailler pour le journal français Le Courrier de San Francisco. Ses plans échouent dès son arrivée. En fait, Buies décide de faire marche arrière en très peu de temps. Le récit penche ainsi lourdement vers le milieu d’origine qu’il faut regagner presque à la course. La négation du voyage par le récit de voyage même existe aussi chez d’autres voyageurs canadiens-français. Pierre Rajotte cite Verchères de Boucherville qui dit dans un de ses voyages : « […] les Canadiens sont mieux en Canada que partout ailleurs : c’est la morale de mon voyage […]16 ». Le lecteur arrive à cette étrange conclusion, tout à fait similaire, au bout du voyage de Buies.

Le trajet de Buies se déroule presque entièrement dans des wagons, dans un étouffement constant. Le journaliste n’évite pas la répétition pour dire les « longs jours et les longues interminables soirées17 » qu’il passe seul, incapable de dormir sur la plateforme des cars. L’espace intérieur du train est présenté comme une prison – prison de fer, prison flottante, prison roulante – et il a des propriétés cathartiques. Les conditions du voyage décuplent le désir de rentrer au pays. Tout ce que Buies voit dans le train aux États-Unis est d’ailleurs toujours moins beau que le lieu quitté. Le Mississippi n’est qu’une guenille, un égout boueux en comparaison du magnifique fleuve Saint-Laurent.

La fin du voyage ferme une parenthèse qui aurait pu ne pas avoir lieu. Le trajet vers la Californie a ce pouvoir étrange, qui dépasse la nostalgie, de s’effacer au fur et à mesure qu’il s’écrit. La conclusion du texte semble avaler les quelques semaines inutilement passées en train. Hormis la série publiée dans les journaux, il ne reste donc rien, c’est un retour au point de départ, c’est-à-dire qu’il n’y aura aucune transformation survenue par l’aventure de Buies à San Francisco, sinon la certitude qu’il faut revenir chez soi. La série de Buies est celle d’une aventure qui se fragilise au profit du lieu quitté jusqu’à se déliter dans l’écriture du récit.

Quelques années après Buies, Honoré Beaugrand entreprend lui aussi un voyage vers l’Ouest en train. Il se rend au Colorado en 1889. Beaugrand n’a pas la verve de Buies, mais son récit publié dans La Patrie souffre similairement d’une espèce de distraction à l’égard du présent du paysage qui défile devant lui. Chez Beaugrand, l’intégration d’intertexte menace à plusieurs reprises l’actualisation de la chose vue. Les citations font passer dans l’arrière-plan le présent du journaliste au profit d’une autre mémoire. À son départ pour le Colorado en 1889, Beaugrand annonce qu’il emporte avec lui les deux volumes des Lettres du Baron de Lahontan. Devant le continent, le journaliste explique que « trop malade » pour faire un travail d’observation sérieux et régulier, il notera au hasard ce qui le frappe le plus. Il privilégie plutôt la mémoire de Lahontan.

Beaugrand résume l’efficacité du trajet de Montréal à Chicago, et il quitte rapidement le champ de vision qui est le sien, préférant la comparaison avec le trajet du Baron de Lahontan18, qui a parcouru le même itinéraire dans des conditions très différentes au XVIIe siècle. Beaugrand cite de longs passages du récit de Lahontan décrivant les canots, les bisons, le Mississippi ou encore relatant un affrontement entre les guerriers iroquois et sioux. L’intertexte ramène le lecteur vers un passé qui est d’autant plus flou qu’il engage une dimension mythique associée à l’exploration du continent. Dans cette réminiscence des temps de la colonisation, le récit de Beaugrand trahit une forme d’artifice. Au terme de ces longues citations, Beaugrand, « douillettement installé dans le train19 » conclut son texte du 28 octobre sur le fait que les Indiens et les bisons sont désormais pour la plupart disparus, ce qui justifie qu’il ne décrive pas vraiment ce qui défile devant lui et légitime l’absence de plongée dans le panorama. Beaugrand ne tente pas de concurrencer les descriptions des aventures de Lahontan, se contentant de relever quelques détails techniques qui lui paraissent utiles au lecteur. Les paragraphes du voyageur sont courts à côté du récit du voyageur du XVIIe siècle dont la force et le pittoresque gomment la présence et le trajet réels de Beaugrand.

De ce point de vue, l’intégration de citations n’est pas sans problème. Les références littéraires des journalistes soulèvent des questions d’appartenances nationales complexes. Au XIXe siècle, la littérature canadienne-française en est encore à ces débuts. Pour Jules Fournier en 1907, elle n’existe peut-être même pas encore. En effet, quand le critique français Charles ab der Halden publie des études sur la littérature canadienne-française, Fournier répond sur un ton assez irrité dans la Revue canadienne :

Et d’abord, vous affirmez l’existence d’une littérature canadienne-française. Quelle preuve en donnez-vous ? Que Gaspé, Garneau, Crémazie et Buies ont laissé des pages de mérite, et que nous avons encore aujourd’hui des gens de talent. Je n’ai jamais prétendu autre chose de ma vie, Monsieur. J’ai seulement dit qu’une douzaine de bons ouvrages de troisième ordre ne font pas plus une littérature qu’une hirondelle ne fait le printemps. Et si cela ne vous paraît pas évident, si vous persistez à croire que cela peut se discuter, je suis bien forcé de conclure que vous voulez à toutes forces vous moquer de nous20.

Dans ce débat désormais célèbre, Fournier exprime une difficulté récurrente pour les écrivains quand il s’agit d’appréhender le réel canadien à partir d’un répertoire. Les références des écrivains viennent souvent de l’étranger. Longtemps, le regard sur le territoire découle d’un héritage colonial. Quand Beaugrand entreprend trois ans plus tard son voyage autour du monde, il annonce encore au lecteur du journal La Patrie qu’il emmène avec lui Pierre Loti.

La bibliothèque des journalistes, comme celle de Beaugrand (qui possède une collection de 8 000 livres), fait signe vers une mémoire empruntée, charriant en elle une aventure qui n’a pas de continuité historique, culturelle et littéraire totale avec celle de Beaugrand, qui n’appartient pas à la même tradition ni aux mêmes journaux, parce qu’à rebours, Beaugrand ne peut s’inscrire dans cette filiation. Dans les reportages, il existe la même dissonance dans certains renvois historiques. Quand les journalistes de La Presse, Lorenzo Prince et Auguste Marion, arrivent en Russie en 1901 lors de leur course autour du monde, ils font référence à la France sous Napoléon. En mettant le pied en Russie, Lorenzo Prince évoque avec nostalgie la campagne de 1812, alors que le Canada français n’y a pas participé. La référence est connue pour le lecteur canadien-français, mais elle ne lui appartient pas. Le souvenir est un emprunt, comme la bibliothèque de Beaugrand.

Le cas des journalistes Lorenzo Prince et Auguste Marion est particulièrement éloquent à cet égard. Envoyés par La Presse de Montréal, les deux reporters prennent part à l’extraordinaire course autour du monde à laquelle différents journaux européens et nord-américains participent. La Presse semble propulser Montréal sur la carte mondiale du reportage au tournant du siècle. La course est lancée par le journal français Le Matin en 1901 dans la foulée de l’achèvement du transsibérien. Quand les journalistes sont envoyés par La Presse à Montréal, c’est pourtant à la toute dernière minute. La rédaction n’a pas le temps d’annoncer le début de la course, que déjà les journalistes ont dû partir pour rattraper le départ.  Les premiers textes, le 29 mai, accusent le retard, alors que Lorenzo Prince et Auguste Marion ont pris la route le 27 mai. L’image des deux hommes décampant sans préparation de Montréal, touchant in extremis New York et rattrapant de justesse le bateau qui doit fendre les eaux vers l’Europe incarne au fond très significativement la difficulté du reporter canadien-français à rejoindre l’actualité au tournant du siècle.

La course autour du monde dans La Presse de Montréal en 1901 marque néanmoins la force d’un changement qui s’opère dans les journaux au profit du développement du genre du reportage. Si des voyageurs comme Buies ou comme Beaugrand traitaient distraitement les lieux qu’ils traversaient, le reporter québécois du début du XXe siècle observe de plus près les réalités par l’écriture. Le reporter présente un souci de saisir le monde par une description concrète de la situation socioéconomique du Québec et du Canada. Les journalistes s’intéressent tout particulièrement à l’occupation du territoire et à l’exil des Québécois.

Héroïques colonisateurs et scabreux Franco-américains

À l’automne qui suit la course autour du monde en 1901, Georgina Bélanger (qui signe le plus souvent ses textes sous le pseudonyme de Gaëtane de Montreuil) est envoyée au Lac-Saint-Jean par La Presse pour faire un reportage sur la société de colonisation et sur les colons de la région21. Les nouvelles villes font quelques centaines d’habitants, les plus importantes d’entre elles atteignent au plus un ou deux milliers de têtes. La journaliste décrit la réalité des colons. Elle parle du nouveau moulin à pulpe et des infrastructures. L’hiver n’est pas commencé qu’il fait déjà froid. Avec l’automne, le voyage est difficile et semé d’obstacles. En compagnie de deux autres journalistes, Anne-Marie Gleason et Eva Circé-Côté, la reporter se retrouve coincée plus longtemps que prévu sur place. Gaëtane de Montreuil insiste sur l’isolement de la région : « À Péribonka, l’absence de communication téléphonique et télégraphique éveille l’impression d’être absolument perdu loin de toute civilisation22. » Le reportage offre la représentation de la même solitude, de la même cadence étiolée de vie que dans le texte de Gabrielle Roy sur Sept-Îles. Les lieux du reportage québécois apparaissent comme des seuils au début d’un vide nordique.

La journaliste de La Presse fait l’apologie des colons, qui apparaissent ici en véritables héros quand ils se soumettent à l’éloignement et à la météo difficile. La reporter écrit qu’ils « fécondent de leurs sueurs le sol de la patrie; ils méritent notre admiration tout autant que le soldat qui verse son sang pour elle23. » Le lexique militaire participe de cette héroïsation des habitants. Bélanger parle d’eux, mais en fait elle parle d’avenir. Aussi, l’image d’un combat héroïque contre le climat et le sol s’évanouit à l’instant même où elle s’énonce, parce que le rythme très régulier de la petite vie à Normandin ou à Péribonka ne rompt pas la continuité du récit colonial, il ne se distingue pas fondamentalement d’une vision traditionnelle, répétée depuis longtemps, de la vie dans ces régions. Le contexte n’offre pas de saillie temporelle suffisante à la création d’un événement. Le texte se formule comme une espérance vis-à-vis de l’entreprise coloniale. Il est prospectif. En attendant les résultats du travail du colon, Bélanger réaffirme qu’il s’agit d’un espace loin de tout, sans événement.

L’idée d’un colon glorifié en héros – véritable soldat canadien-français – trouve son contraire dans la figure du Québécois exilé, parti travailler aux États-Unis. Entre 1860 et 1900, en effet, plus du quart de la population émigre aux États-Unis, attiré par les perspectives d’emploi24. L’écrivain journaliste Jules Fournier publie de 1905 à 1906 une série de reportages sur ces Franco-Américains installés en Nouvelle-Angleterre25. Le sort des Canadiens exilés dans les villes américaines et celui des colons partis au lac Saint-Jean sont perçus très différemment. Fournier le souligne à grand trait en expliquant sa démarche : « Avons-nous besoin de dire, après cela que nous n’ignorons pas jusqu’à quel point le sujet que nous allons traiter est difficile ! Nous savons pareillement combien il est complexe, et encore plus, scabreux26. »

Fournier s’engage à étudier la vie des citoyens d’origine canadienne-française de l’est des États-Unis pour savoir s’ils peuvent résister aux dangers qui menacent leur langue maternelle. Son immersion a une fonction documentaire. Il décrit lui-même son travail un peu comme celui d’un ethnographe, dessinant un tableau des différentes facettes de l’existence des francophones exilés : « Nous essaierons de les montrer dans leur existence journalière, tels qu’on les voit au travail, au milieu de leurs amusements, dans les salles de pool – qu’ils affectionnent beaucoup, – au foyer, dans la rue, à l’usine, au cabaret, partout27. »

Fournier entreprend l’examen d’une culture extrêmement fragile à ses yeux, et c’est cette fragilité qui fait l’objet de ses textes en Nouvelle-Angleterre. D’emblée, le ton est assez pessimiste. À l’inverse du travail de la journaliste Gaëtane de Montreuil, le reportage de Fournier ne se pose pas dans l’avenir, mais ne s’ancre nulle part dans le présent non plus. L’histoire des émigrants partis faire un peu d’argent en se promettant de revenir semble déjà perdue dans les mots de Fournier. Son texte oscille entre la description et le pamphlet. Le journaliste parle du destin des Canadiens français avec amertume. Une partie de la série s’écrit à ce titre au conditionnel passé et à l’imparfait : « Dans la Nouvelle-Angleterre, cet eldorado de leurs rêves, ils auraient vite amassé quelques centaines de piastres […]. Pendant ce temps-là la vie redeviendrait plus facile, sans doute, par ici. Et ils s’empresseraient de repasser la frontière28. » Les lignes de Fournier se posent ainsi de manière rétrospective, dans une déception qui est à peine masquée. Fournier écrit en effet que la plus grande partie des émigrés, comme il le constate, reste aux États-Unis.

Conclusion

Dans les reportages tournés vers le passé ou dans ceux qui, chargés d’espoir, glorifient l’avenir des colons, le genre est dans une forme d’actualité seulement au sens très restreint de ce qui intéresse « actuellement » les Canadiens français. Dans les deux cas, le texte se situe difficilement dans l’histoire mondialisée du grand reportage. Chez Arthur Buies et Honoré Beaugrand, le récit n’atteint jamais vraiment le paysage qui aurait dû s’imposer devant eux. Chez des reporters comme Gaëtane de Montreuil ou Jules Fournier, le présent du reportage échappe aux journalistes au profit de considérations idéologiques nationales. La curieuse parenthèse de la course autour du monde ne marque pas une sorte d’entrée mondiale du reportage québécois, mais elle signale bien la relation entre l’histoire mondiale du grand reportage et son incarnation dans un contexte particulier.

Si les quelques textes cités ici témoignent d’un décalage par rapport au genre du grand reportage, il ne s’agit pas d’évacuer l’écriture des reporters francophones du Canada. Le corpus impose une réflexion sur les limites des définitions des grands genres littéraires et journalistiques, à partir de laquelle les cadres d’analyse peuvent évoluer. La temporalité décalée du reportage au Québec de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1940 participe également d’une des particularités de l’écriture journalistique au Québec au sein de laquelle le territoire occupe une place exceptionnelle.

Dans les années 1940, les membres du Toronto Women Press Club peuvent entendre l’écrivaine et reporter Germaine Guèvremont raconter avec nostalgie ce qu’ont représenté pour elle ses années de journalisme à Sorel. Au reportage elle associe la météo, la faune et le paysage : « […] when spring comes along and ice-breakers out their way through the ice bridge and free the St-Lawrence waters and the blue-winged teal sails north, I begin to wonder restlessly what is going on at Sorel and what news could be picked up there29. » La préséance du territoire sur une actualité défaillante est particulièrement évidente dans ce souvenir. Si elle a sans doute contribué à placer ces textes en marge de l’aventure du grand reportage, elle leur confère sans doute aussi un intérêt particulier.

 

Bibliographie

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Bélanger, Georgina [Gaëtane de Montreuil], « Récit de voyage », La Presse, vol. XVII, n° 302, 26 octobre 1901.

Buies, Arthur, « Deux mille deux cents lieues en chemin de fer », dans Chroniques II, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, « Bibliothèque du Nouveau Monde », 1991 [d’abord paru dans Chroniques, voyages, etc., etc., Québec, C. Darveau, 1875, p. 71-251, dans L’Opinion publique, vol. 5, 30 juillet-22 octobre 1874 et dans Le National, vol. 3, 18 juillet-8 octobre 1874, p. 2].

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Guèvremont, Germaine, Les Écrits de Germaine Guèvremont. Tu seras journaliste et autres œuvres sur le journalisme, [édition et présentation de David Décarie et Lori Saint-Martin], Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2013.

Lemire, Maurice et Denis Saint-Jacques, La Vie littéraire. vol. III, Un peuple sans histoire ni littérature, Québec, Presses de l’Université Laval, coll. « La vie littéraire au Québec », 1996.

Nepveu, Pierre, Intérieurs du Nouveau Monde, Montréal, Boréal, coll. « Papiers collés », 1998.

Rajotte, Pierre [avec la collaboration d’Anne-Marie Carle et François Couture], Le Récit de voyage au XIXe siècle. Aux frontières du littéraire, Montréal, Triptyque, 1997.

Roberts, Leslie, « Québec et la Guerre », Le Bulletin des agriculteurs, vol. XXXVII, n° 10, octobre 1941, p. 9 ; 40-41.

Roy, Gabrielle, « La côte de tous les vents », Le Bulletin des agriculteurs, vol. XXXVII, n° 10, octobre 1941, p. 7, 42-45.

–, « Tout Montréal : Après trois cents ans », Le Bulletin des agriculteurs, vol. XXXVII, n° 9, septembre 1941, p. 9, 37, 39.

Venayre, Sylvain, Panorama du voyage 1780-1920. Mots, figures pratiques, Paris, Les Belles lettres, 2012.

 

  • 1. Gabrielle Roy, « Tout Montréal : Après trois cents ans », Le Bulletin des agriculteurs, vol. XXXVII, n° 9, septembre 1941, p. 9, 37, 39.
  • 2. Gabrielle Roy, « La côte de tous les vents », Le Bulletin des agriculteurs, vol. XXXVII, n° 10, octobre 1941, p. 43.
  • 3. Parmi la cinquantaine de reportages de Roy, on pourrait entre autres citer ceux qui portent sur les bûcherons à Saint-Donat, sur les colons dans l’Ouest canadien et sur les pêcheurs en Gaspésie.
  • 4. Le Bulletin des agriculteurs, vol. XXXVII, n° 10, octobre 1941.
  • 5. En 1917, le gouvernement fait passer une loi pour un service militaire obligatoire. Il y aura des manifestations un peu partout.
  • 6. Leslie Roberts, « Québec et la Guerre », Le Bulletin des agriculteurs, vol. XXXVII, n°10, octobre 1941, p. 9 ; 40-41.
  • 7. Au XIXe siècle, le qualificatif « canadien » est progressivement remplacé par celui de « canadien français » dans le contexte des luttes nationalistes des francophones au Canada. Il faut attendre les années 1960 pour marquer le passage à une identité québécoise.
  • 8. Thomas Ferenczi, Le Journalisme, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je? », 2005.
  • 9. Edwin Emery et Michael Emery, The Press and America. An Interpretive History of the Mass Media, fifth Edition, Englewood Cliffs, Prentice-Hall, 1984, [1954].
  • 10. Christian Delporte, Histoire du journalisme et des journalistes en France, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 1995, p. 23.
  • 11. Sylvain Venayre, Panorama du voyage 1780-1920. Mots, figures pratiques, Paris, Les Belles lettres, 2012.
  • 12. « Around the Wolrd in Seventy-Two Days » est publié dans le New York World en 1888-1889.
  • 13. La série est publiée en 1923 dans Le Petit Parisien.
  • 14. Pierre Nepveu, Intérieurs du Nouveau Monde, Montréal, Boréal, coll. « Papiers collés », 1998, p. 108.
  • 15. Certains voyageurs français continuent de nourrir un exotisme suranné qui lie le territoire canadien à la France d’Ancien Régime bien après la Conquête. Les voyageurs Xavier Marmier, Jean-Jacques Ampère, Philarète Chasles, d’Ernest Duvergier de Hauranne et Maurice Sand publient, par exemple, des récits autour des années 1860 qui véhiculent encore ces topoï. Ceux-ci sont repris en partie ou en totalité par la suite dans le reportage français. Voir Maurice Lemire et Denis Saint-Jacques, La Vie littéraire. vol. III, Un peuple sans histoire ni littérature, Québec, Presses de l’Université Laval, coll. « La vie littéraire au Québec », 1996, p. 128.
  • 16. Cité par Pierre Rajotte, Le Récit de voyage au XIXe siècle. Aux frontières du littéraire, Montréal, Triptyque, 1997, p. 60.
  • 17. Arthur Buies, « Deux mille deux cents lieues en chemin de fer », dans Chroniques II, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, « Bibliothèque du Nouveau Monde », 1991, p. 139.
  • 18. La lettre que cite Beaugrand est datée 1689.
  • 19. Honoré Beaugrand, « De Montréal à Chicago », dans Six Mois dans les Montagnes Rocheuses. Colorado, Utah, Nouveau-Mexique, Montréal, Granger frères, 1890, p. 23.
  • 20. Jules Fournier, « Réplique à M. ab der Halden », Revue canadienne, février 1907, p. 128.
  • 21. Anne-Marie Gleason fait un article sur le même sujet pour le journal La Patrie, tout comme Éva Circé-Côté pour Le Pionnier.
  • 22. Georgina Bélanger [Gaëtane de Montreuil], « Récit de voyage », La Presse, vol. XVII, n°302, 26 octobre 1901, p. 29.
  • 23. Ibid.
  • 24. Yves Roby, « Les Canadiens français des États-Unis (1860-1900) : dévoyés ou missionnaires », Revue d'histoire de l'Amérique française, 1987, p. 3-22.
  • 25. La série sur les Franco-américains paraît dans Le Canada du 30 octobre 1905 au 18 janvier 1906.
  • 26. Jules Fournier, « Chez les Franco-Américains », Le Canada, 30 octobre 1905, p. 4.
  • 27. Ibid.
  • 28. Jules Fournier, « Chez les Franco-Américains », Le Canada, 8 novembre 1905, p. 4.
  • 29. Je traduis : « Quand le printemps vient, quand les brise-glaces tracent leur chemin à travers le pont de glace libérant les eaux du fleuve Saint-Laurent et quand les sarcelles avec leurs ailes bleues mettent les voiles vers le nord, je me surprends à penser à ce qui se trame à Sorel et aux nouvelles que je pourrais raconter là-bas. » Voir Germaine Guèvremont, Les Écrits de Germaine Guèvremont. Tu seras journaliste et autres œuvres sur le journalisme, [édition et présentation de David Décarie et Lori Saint-Martin], Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2013, p. 209.