Habiter

« Je n’habitais plus rien. Habiter n’est pas vivre : il y a des logements pour ça. Habiter, c’est trouver, dans l’espace, une zone de coïncidence avec son périmètre mental. Un lieu de commerce avec l’étendue, un point de relâche des lois de la géographie. Habiter, c’est entrer dans sa tête comme on pousse la grille d’un parc et découvrir, sous une végétation chahutée par des animaux en maraude, ses propres pensées statufiées, ses phrases gravées, au canif, dans le bois des bancs et ses souvenirs nageant, taches floues, sous la surface des étangs. C’est être étranger à soi-même, renoncer à l’intériorité, s’ouvrir au flux. Habiter est un travail, et je peinais sur l’ouvrage. »

Philippe Vasset, Une Vie en l’air, Paris, Fayard, 2018, p. 138

 

Dans son dernier livre, Une Vie en l’air, Philippe Vasset décrit sa fascination pour un étrange monument à l’abandon : un monorail à dix mètres au-dessus du sol qui traverse la Beauce, vestige de la rampe d’essai d’un aérotrain dont le projet fut abandonné dans les années 1970. Ainsi perchée sur cette terrasse de béton, l’œuvre s’équilibre de deux dynamiques complémentaires : l’écrivain relate comment le leitmotiv de l’aérotrain habite son imagination depuis l’enfance jusqu’à l’obsession, et en contrepoint il retrace ses tentatives pour habiter à son tour cet espace, en vain. Philippe Vasset expérimente ainsi l’idée d’une dépendance réciproque entre l’habiter et l’individu. Le Dasein d’Heidegger ne disait pas autre chose : habiter est le principe même de notre existence, être jeté au monde tout autant que le monde est jeté en nous.

Concept flottant, le mot « habiter » ne se laisse pas définir facilement. « L’habiter » est aussi bien le principe organisateur de l’espace dans les théories des urbanistes que le point de départ de nombreuses réflexions philosophiquesSa dimension anthropologique lui donne une portée à la fois sociologique et politique. Il est ainsi significatif que le verbe « habiter » soit étymologiquement lié aux notions d’appartenance et de répétition1 : il suppose d’abord la possession, au moins symbolique, d’un lieu et sa fréquentation récurrente. Point de départ du quotidien, l’habiter est alors ce qui imprime les habitus en chacun de nous ; nos manières d’être, de sentir et de penser en fonction de nos conditions matérielles d’existence.

Si l’habiter est généralement considéré comme l’une des notions classiques du vocabulaire scientifique des géographes, des architectes et des anthropologues, il se raconte aussi à travers les arts comme il influence les arts eux-mêmes. Le présent numéro de la revue À l’épreuve souhaite interroger les nombreuses facettes de cette notion de l’habiter qui irrigue aussi bien les sciences humaines que les arts depuis l’Antiquité. Philippe Vasset a su montrer avec poésie comment les lieux nous habitent autant que nous les habitons. Dans son sillage, nous souhaiterions que ce numéro mette au jour cette dualité de l’habiter dans la création. D’une part, nous proposons de concevoir l’habiter comme une thématique et d’interroger la manière dont les Arts traitent ce concept et le représentent. D’autre part, le processus de création lui-même est lié, voire conditionné par le lieu qu’habite l’artiste, aussi l’habiter peut-il être envisagé comme un élément participant à l’élaboration d’une œuvre, d’un style, d’un art.

Raconter l’habiter

Chaque lieu habité est une histoire nouvelle. Une histoire intime d’abord ; les objets, les noms de rue, les photographies, les souvenirs cimentent le rapport étroit de l’individu à son lieu de vie. Mais cette histoire est aussi sociale, voire politique. Sentiment d’appartenance et construction identitaire forment la trame de ce récit, parfois polémique, de l’habiter. Rendre compte de la manière dont on investit un lieu, ce qu’il raconte de nous autant que ce que nous racontons de lui est une entreprise aussi complexe que révélatrice de l’identité tant individuelle que sociale de l’individu. L’aventure du quotidien, la recherche des limites de cet espace habité, l’interrogation de ce sentiment d’appartenance sont autant d’enjeux dont se saisissent écrivains, photographes, cinéastes, ou artistes.

Si l’habiter est le point de départ de tout quotidien, il est aussi indéterminé que lui et se dérobe à l’objectivation. La récurrence de l’habiter, sa banalité et son insignifiance ne se prêtent pas facilement à la mise en récit, ni à la représentation. Comment relater sans artificialité ce qui fait la douceur ou l’ennui d’une habitation retirée ? Le travail d’Hervé Guibert, écrivain et photographe, invite le lecteur-spectateur à entrer chez lui et offre un bel exemple de cette représentation de l’habiter. Dans son article2, Chiara Marotta explore le monde de l’artiste qui s’approprie les espaces habités par les œuvres qu’il en tire. À travers ses objets, ses lieux de vie, l’artiste nous ouvre la porte de son intimité. L’inaperçu, l’infra-ordinaire, la description du proche non seulement peuvent être saisis mais encore partagés et offerts à une nouvelle appropriation. Finalement, les lieux intimes d’Hervé Guibert deviennent familiers à ses lecteurs-spectateurs qui habitent, à leur manière, l’espace de l’artiste pour une co-habitation d’un nouveau genre. Mais la co-habitation ne va pas toujours de soi. Raconter l’habiter, dans sa quotidienneté, c’est aussi montrer les enjeux d’un espace partagé par plusieurs individus. Alice de Charentenay3, en analysant le rapport synecdotique entre le foyer le monde social dans les romans du XIXe siècle mettant en scène les relations de maîtres à servants, lève le voile sur la complexité d’habiter selon son appartenance sociale ou son sexe. À travers les romans de Lamartine, Flaubert, Huysmans, Mirbeau ou encore des Goncourt, la figure de la servante, tantôt positive, tantôt parasitaire, devient le symbole de l’évolution du rapport à l’habitat du modèle aristocratique au modèle bourgeois. Raconter l’habiter, pour ces auteurs, c’est mettre au jour tout ce que la sphère de l’intime peut dire de l’organisation sociale et politique d’une société. Les frontières sociales ne sont d’ailleurs pas les seules à changer notre rapport à l’habiter. Habiter un lieu, c’est poser d’une manière implicite notre appartenance à ce lieu. Or qu’en est-il quand celui-ci est éclaté ? Alvaro Luna4 propose de recoller les morceaux de l’habiter décrit par Sandra Cisneros, romancière mexico-américaine et auteure de Caramelo qui pose la question d’un habiter transnational. À l’image d’un rapport paisible et idéal à l’habiter selon Gaston Bachelard5, Sandra Cisneros oppose celle d’un habiter conflictuel et dispersé. L’immigré n’habite pas un seul lieu, il l’étend à d’autres espaces, qu’ils soient géographiques ou symboliques. Raconter l’habiter devient alors une recherche identitaire, un récit d’équilibriste pour tenter d’apprivoiser un espace qui dépasse les frontières géographiques et culturelles.

Cependant, tous les espaces peuvent-ils être apprivoisés, ou réapprivoisés ? Raconter l’habiter, c’est aussi fatalement, raconter l’inhabitable. Comment habiter un lieu à l’abandon, délaissé, hanté par son essor passé ? Les habitants de Détroit tentent de trouver des réponses que la caméra de Jim Jarmusch ou la plume de Tanguy Viel enregistrent. Anne-Isabelle François6, en rapprochant ces deux artistes, questionne un habiter fantomatique. La ville de Détroit semble finalement habitée davantage par l’imaginaire, par le souvenir que par un principe de résidence. L’auteure fait ainsi apparaître la part de hantise que comporte le terme habiter. Par cet exemple, c’est toute notre conception moderne de l’habiter dans les espaces urbains qui est interrogée. Les déserts humains, les espaces vides, ou plutôt vidés, sont aussi ruraux. L’expédition7 d’Anaïs Boudot, photographe, Marine Delouvrier, architecte et illustratrice, et Hervé Siou, doctorant en histoire, résumée dans ce numéro, a eu pour vocation de donner à voir l’Espagne des campagnes comme une Espagne déshabitée. Les déplacements des populations vers les villes ont transformé en profondeur le visage de ces espaces autrefois habités. La présence passée a laissé des traces dans le paysage, traces qu’il faut se réapproprier. Mais cet espace a priori vide, semble représenter un habiter marginal en pleine mutation qu’il s’agit de saisir au vol. À l’inverse, la surpopulation des ensembles urbains peut de même rendre l’acte d’habiter difficile. Comment se réapproprier un espace tout à la fois dense et cloisonné ? C’est la question que pose Claire Allouche8 à travers l’exemple de la ville de Recife, située dans la région la plus pauvre du Brésil. Comment habiter une cité qui semble opposer deux modes de vie : la verticalité des tours sécurisées des beaux quartiers et l’horizontalité des favelas. Par l’analyse de cinq courts métrages, Claire Allouche étudie la capacité des recifenses à ré-habiter l’espace urbain. Les cinéastes cherchent à capter voire à inventer et créer une vie de quartier pour réussir cette réappropriation de l’espace.

La fragilité de l’habiter fait la richesse de ses récits. Bien que fragile, mouvant et multiple, l’habiter est un prisme au travers duquel se lit l’histoire intime et sociale d’un individu, d’une ville, d’un pays, d’un monde. C’est parce que la notion d’habiter touche à toutes les échelles de nos sociétés que s’en saisir est un enjeu artistique, éthique et politique majeur. L’habiter ne se raconte pas seulement, il se crée.

L’habiter et la création

Par-delà la description d'un lieu envisagé depuis un itinéraire personnel ou historique, l'habiter peut nourrir la méditation de l'artiste. Réfléchir en amont sur la place de l'œuvre, envisager l'étendue de ses interactions et de ses conséquences avec un environnement particulier témoigne d'une préoccupation écologique dans la création. Dans un même mouvement, faire œuvre s'associe nécessairement avec l'idée de faire monde. L'artiste pose la question de son intégration dans un milieu et tente, plutôt que d'imposer sa présence dans un espace, de s'y imbriquer, de s'y fondre et d'épouser les contours d'un nouvel habitat. Replacer l'habiter dans une perspective créationnelle invite également à interroger les conditions et paramètres qui favorisent la production d'une œuvre. À quoi ressemblerait un habiter parfait ? Comment le concevoir pour mieux l'occuper par la création ? La possibilité de cette utopie convie à penser non plus espace et invention dans un simple rapport de continuité mais en synergie.

La notion d'habiter se voit reconfigurée par la pression de certaines problématiques contemporaines qui conduisent à remodeler notre rapport aux espaces. Quelles stratégies et réflexes mettre en place pour s'adapter à des données inédites ? Dans quel sens orienter sa pratique pour trouver une nouvelle façon d'habiter un lieu modifié ? Face aux nombreux défis climatiques, la plasticienne et vidéaste Ana Mendieta affiche dans son travail un réel souci des traces laissées par son corps. Maïlys Girodon9 interroge le travail de cette artiste au prisme de la notion d'écogynie, néologisme forgé par l'auteure à partir de la thèse formulée par l'activiste indienne Vandana Shiva et la sociologue allemande Maria Mies dans leur ouvrage Ecoféminisme (1993). Établissant une parenté entre l'exploitation de la nature et les violences faites aux femmes, ce terme soutient une réflexion approfondie sur le concept de trace. Le processus de création est ici doublé d'une réflexion critique et éthique sur nos manières d'habiter le monde. Sur des terrains tout aussi actuels, l'article d'Emmanuelle Pelard10 constate le bouleversement des modalités de la création en littérature par l'émergence, le développement et l'expansion des pratiques numériques. Devant ces nouvelles configurations, le paradigme de l'auctorialité au singulier laisse place à la constitution de communautés créatives. La communauté en ligne habite l’œuvre, l'investit et la réinvestit constamment selon les interactions avec cette dernière. Cette redéfinition du statut de l'auteur, de l’œuvre et du lecteur ouvre le champ à des territoires de création à habiter en réseau.

Si l'on peut créer pour habiter, la proposition inverse fonctionne tout autant. Le lieu, par ses caractéristiques propres et sa situation singulière, peut stimuler la création et, en l'investissant pleinement, l'artiste peut en dégager un bénéfice d'invention non négligeable. C'est à la quête de cet espace idéal que se lance Gaston Bachelard lorsqu'il fournit à son ami graveur Albert Flocon des indications pour dessiner la maison de ses rêves. Par l'agencement savamment orchestré des pièces entre elles, cette habitation favoriserait l'étude et le travail intellectuel. Marguerite de Witte11 revient sur cet épisode peu connu de la vie du penseur en rattachant cette recherche aussi concrète que rêveuse au processus d'écriture philosophique de Bachelard, revitalisant par là-même le concept de « maison onirique ». Dans une perspective plus polémique et politique, les habitants de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes placent la question de l'habiter au cœur de leur production littéraire et de leur situation militante. « Nous habitons ici et ça n'est pas peu dire12 » déclare en 2012 un collectif d’« habitants qui résistent ». La pratique de la littérature s'inscrit dans une dimension résidentielle. Dans son article13 analysant les formes d'écriture de la ZAD, Mathilde Roussigné resitue ce travail dans des traditions de pensée de l'habiter avant de l'envisager comme une action qui revêt une importance déterminante dans les manières de faire de la littérature (production, circulation, réception).

L’habiter ne va pas de soi. Il ne s’impose pas mais se construit patiemment dans l’attention portée au quotidien le plus prosaïque ou dans la confrontation à ce qui se dérobe à l’accueil. Il revitalise notre rapport au monde en interrogeant nos manières de nous y associer et s’affirme comme la porte d’entrée à l’épanouissement d’une pensée. Le présent numéro de la revue À l’épreuve souhaiterait interroger les nombreuses facettes de cette notion de l’habiter qui, loin de toute évidence, engage un travail, la recherche d’une parenté entre la géologie d’un espace et notre mode d’être.

Work in progress

Dans la dernière rubrique du numéro, sont publiées trois contributions de la journée d’étude Work In Progress organisée par les représentants des doctorants du RIRRA 21 le 19 avril 2017. Cet événement est chaque année l’occasion privilégiée pour les doctorants d’échanger à propos de leurs recherches devant un public composé de leurs pairs et des chercheurs du laboratoire.

Charlotte Biron nous propose une plongée dans le travail journalistique d’écrivains québécois. Elle réalise ainsi un survol des questionnements liés à la pratique du reportage entre 1870 et 1945 sur les territoires parfois hostiles de la Nouvelle-France.

Violaine Sauty entreprend une analyse sociopoétique comparative entre les deux œuvres que sont D’Autres vies que la mienne d’Emmanuel Carrère et Laëtitia ou la fin des hommes d’Ivan Jablonka. L’une et l’autre sont le récit d’une enquête menée par leur auteur, aussi l’étude de leur posture est révélatrice des lecteurs potentiels qu’ils imaginent avoir et permet d’interroger également leur pratique concrète du terrain.

Nathalie Guimbretière revient sur des travaux réalisés dans le cadre de sa thèse sur le thème du geste en temps réel : deux productions plastiques, une performance et une installation. Elle souhaite ainsi mettre au jour les articulations artistiques entre l’humain, l’art, le jeu et les technologies numériques.

  • 1. Le verbe « habiter » est emprunté au latin habitare, fréquentatif de habere, dont le premier sens est « avoir souvent » et qui signifie également « demeurer ». Son dérivé habitudino donne en français « habitude ».
  • 2. Voir dans ce numéro l’article de Chiara Marotta, « Chez-moi sacré, chez-moi fétiche : les espaces fantasmés d’Hervé Guibert ».
  • 3. Voir dans ce numéro l’article d’Alice de Charentenay, « Servir et cohabiter : les domestiques, de la maison aristocratique à l’appartement haussmanien ».
  • 4. Voir dans ce numéro l’article d’Alvaro Luna, « Décoloniser l’habiter : pour une approche transnationale de l’habiter dans Caramelo de Sandra Cisneros ».
  • 5. Voir la définition de la maison selon Gaston Bachelard dans La Poétique de l’espace, Paris, Presses Universitaires de France, 1958.
  • 6. Voir dans ce numéro l’article d’Anne-Isabelle François, « Habiter la ville fantôme. Hantise, ruines et imaginaire ».
  • 7. Voir dans ce numéro l’article d’Anaïs Boudot, Marine Delouvrier, Hervé Sioux, « Approcher l'Espagne déshabitée : retours d'expérience. Photographier, dessiner et écrire sur un habiter particulier ».
  • 8. Voir dans ce numéro l’article de Claire Allouche, « Recife filmée (2011-2016) : de l’occupation urbaine à une possible habitabilité ».
  • 9. Voir dans ce numéro l'article de Maïlys Girodon, « Habiter le monde à travers l'écogynie ».
  • 10. Voir dans ce numéro l'article d'Emmanuelle Pelard, « Habiter l’espace numérique “en lisant, en écrivant” : faire œuvre à travers les pratiques littéraires en réseau ».
  • 11. Voir l'article de Marguerite de Witte, « Enquête autour d’une déception : la maison rêvée de Gaston Bachelard ».
  • 12. « Aux révolté-e-s de Notre-Dame-des-Landes », Zadnadir, jeudi 30 août 2012, [En ligne]. https://zad.nadir.org/spip.php?article320.
  • 13. Voir l'article de Mathilde Roussigné, « La littérature à l'épreuve du terrain : écrire pour habiter la zad de Notre-Dame-des-Landes ».