Une interview de Wolfgang Beltracchi

Une interview de Wolfgang Beltracchi (artiste et ancien faussaire)

Sur l’art et l’imposture

 

Comment êtes-vous venu à la peinture ?

Je suis né dans la forêt de Teutberg, dans le centre de l’Allemagne ; c’est dans cette région que Varus a battu les Romains. Mon père était un peintre d’église d’origine néerlandaise, ma mère une enseignante allemande. Trois de mes quatre frères et sœurs étaient peintres. J’ai grandi avec la peinture. Vers l’âge dix ans, j’ai fait au Reichsmuseum d’Amsterdam une expérience qui m’a marqué pour la vie. Une peinture de Hendrik Averkamp, peintre néerlandais du début du xviie siècle, est venue vers moi. Elle représentait des gens faisant du patin à glace sur des canaux gelés. Je ne cessais de revenir vers ce tableau, qui m’attirait inexorablement, et une sorte de dialogue muet s’est établi. Je me demandais comment un peintre sourd-muet avait été capable de représenter des gens en train de se livrer aux joies du patinage, une scène qui éveille en moi les craquements de la glace, le son tranchant des patins qui glissent et le vent qui siffle aux oreilles. J’adorais me laisser entraîner à l’intérieur de ce tableau.

Quand j’ai eu douze ans, mon père m’a demandé de copier un tableau de Picasso à partir d’une carte postale. Comme la composition de l’original me semblait très triste, j’ai peint un nouveau tableau à la manière de Picasso.

J’ai toujours été capable de peindre des toiles de différents styles. Dans ma jeunesse, j’ai compris que je pouvais peindre à la manière d’autres peintres, c’est-à-dire réaliser des tableaux ayant le même trait, le même rayonnement, exerçant la même fascination que ceux des peintres que j’ai intériorisés.

À dix-sept ans, j’ai commencé des études à l’Académie des Beaux-Arts d’Aix-la-Chapelle (WKS Aachen).

 

Avez-vous un style favori ou des modèles artistiques ?

De nombreux peintres me fascinent. Je n’ai jamais copié d’œuvres d’autres artistes, j’ai créé de nouveaux tableaux à leur manière. J’ai toujours pris beaucoup de plaisir à me plonger dans toutes les périodes de la peinture, tous les styles. Rien n’était plus passionnant que l’étude d’un artiste. Des tableaux merveilleux sont nés ainsi, dont les experts étaient convaincus qu’il s’agissait de chefs-d’œuvre authentiques. Les fausses signatures apposées en bas des toiles étaient des falsifications de documents, un acte criminel, mais cela ne change rien au fait que ces tableaux sont uniques.

 

Vous considérez-vous comme un artiste ?

Je suis peintre, sculpteur, photographe, réalisateur, et aussi écrivain.

Le terme de Free Method Painting a été inventé pour ma manière de peindre.

Je développe cette forme de peinture à partir de mes acquis artistiques, ainsi que de l’étude de l’œuvre, de la personnalité et de l’accueil reçu par le peintre dont je reprends la manière de peindre afin de m’exprimer. Me plonger dans l’œuvre et peindre un nouveau tableau à la manière de cet artiste est uniquement possible si ma propre expérience artistique me mène à lui à travers des recherches approfondies. Durant cette phase d’absorption, d’input permanent, se crée un lien, on pourrait l’appeler une unio mystica, et de ce lien naît alors un tableau.

J’ai toujours peint ce que je voulais peindre. Je fais exactement la même chose aujourd’hui ; quand le message exprimé par un tableau l’exige, je peins aussi à la manière d’autres peintres. Ma richesse artistique est inépuisable, j’ai le choix entre toutes les langues artistiques pour m’exprimer. L’influence d’un peintre disparu est parfois énorme, parfois à peine existante. Croire qu’il y a dans l’art quelque chose de totalement nouveau est une illusion : chaque œuvre est basée sur les œuvres d’artistes du passé. Aujourd’hui, je suis libre de peindre en dépassant les frontières de ma peinture de jadis, je peux par exemple employer plusieurs manières de peindre en même temps, ou faire couler l’œuvre d’un peintre dans celle d’un autre, faisant ainsi apparaître quelque chose de nouveau. Et lorsque cela me paraît nécessaire, je ne m’exprime que de ma « propre » manière.

Pour la préparation d’une toile dans la langue artistique d’une autre époque, je me sers non seulement de la comparaison analytique d’observations d’historiens de l’art sur le sujet, mais aussi de l’étude de textes d’époque, du milieu culturel et politique. Les publications de personnes évoluant dans les cercles culturels me fournissent des informations tout aussi importantes que les déclarations personnelles de peintres de l’époque. J’étudie une œuvre, mais aussi les contemporains de l’époque concernée.

Un trait artistique, tout comme l’écriture manuelle de quelqu’un, est marqué par de nombreuses influences, mais il a plusieurs dimensions. Peindre à la manière d’un peintre du passé est compliqué, parce que son trait est déterminé par le mouvement et par l’époque à laquelle un tableau a été créé.

Il arrive qu’on compare cela au Method Acting, mais cette comparaison ne convient pas : je ne joue pas le rôle du peintre, je suis peintre. À l’aide de mes expériences inconscientes et conscientes, je cherche, à travers l’étude de l’œuvre et de la vie du peintre, à accéder à l’état émotionnel dont j’ai besoin pour peindre à sa manière.

En observant Timothy Spall tâcher d’incarner William Turner, on n’a jamais l’idée de croire que Spall est Turner, ou un autre peintre.

 

Pourquoi avez-vous choisi la voie de l’underground plutôt que de faire votre apparition directement par le biais de votre art ?

Toute ma vie, j’ai « fait mon apparition ». Je n’ai pas besoin pour cela du véhicule de la célébrité. Aujourd’hui, je me sers de cette sorte d’aide au transport parce que le contenant qu’est ma vie est déjà très rempli, et qu’il devient plus compliqué de prendre mon envol. Avec un tel poids à porter, on est plus albatros que phénix. D’ailleurs, je suis plus tristement célèbre que vraiment connu ; selon l’écrivain Daniel Kehlmann, c’est là la forme ultime de célébrité.

Et puis, l’« art » n’est pas un terme ou un concept, c’est une éponge. Aucun autre terme moderne ne se laisse aussi difficilement interpréter que celui de l’art, et pourtant, on le retrouve sous une variété infinie de formes.

L’art est élastique, on lui attribue ou on lui colle toutes les aptitudes possibles et imaginables. La tradition veut qu’on qualifie d’art certaines activités prestigieuses, comme l’art culinaire, l’architecture ou l’artisanat d’art. Des compétences précises sont indispensables à leur exécution. Dans le domaine du sport aussi, le terme d’« art » est vite lancé, en allemand : l’art équestre, celui de l’escrime. Des aptitudes intellectuelles sont définies comme l’art du calcul ou de la lecture, on qualifie d’art du divertissement ou d’art footballistique des manifestations grand public. Pour trouver sa place en politique, il faut en général maîtriser l’art de la rhétorique, puis s’associer à d’autres pour exercer l’art de gouverner.

Les producteurs de produits artistiques sont appelés, entre autres, artistes plasticiens. Certains d’entre eux produisent des structures qui sont proposées aux collectionneurs d’art sous forme de peintures pour les peintres ou de sculptures pour les sculpteurs. Les artistes photographes, de leur côté, produisent un art original reproductible. À grand renfort d’art de la séduction et d’art de la vente, le marché de l’art aide le collectionneur d’art à s’approprier des œuvres d’art, et à l’étape suivante, le collectionneur d’art devient lui-même un artiste grâce à son art de l’accumulation, en se consacrant à la collecte et à l’arrangement d’objets d’art. L’art du spectacle est créé par des artistes du cinéma qui tournent des films d’art ; l’art de la comédie et l’art de la danse mènent à l’art musical, qui les rejoint avec ses armadas de sous-catégories. Et n’oublions pas les artistes de la plume, dont la production, selon sa qualité, est qualifiée de littérature ou de nullité.

Au moment du passage à l’ère médiatique, de nouvelles formes de travaux artistiques se sont développées. Artistes médiatiques, artistes d’installations, artistes d’illuminations, artistes performeurs, artistes conceptuels absorbent en permanence de nouvelles stimulations cellulaires pour en extraire des œuvres d’art toujours renouvelées.

L’art se gonfle, enfle. Critiques d’art, observateurs d’art, historiens de l’art, théoriciens de l’art, spécialistes de l’art, tous soutiennent le méta-art.

Dans le système qu’est l’art, il est désormais possible d’aspirer n’importe quelle déclaration et de l’évacuer sous forme artistique en une sécrétion filtrée.

L’art est devenu flou, il se fait de plus en plus indéfini, délayé jusqu’au débordement.

Parfois étouffé par un artificiel clinquant, parfois arraché de justesse à la mort, presque entièrement évidé, il retrouve toujours son espace, s’étend dans les niches laissées sans surveillance des palais artistiques, ou au cœur de la vie.

Le mot art, le concept, est une illusion, une falsification artistique.

 

Tout le monde connaît le Peer Gynt d’Henrik Ibsen, une pièce dont le protagoniste est un grand inventeur d’histoires et de réalités. D’un point de vue négatif, c’est un menteur, d’un point de vue positif, c’est un poète. Un homme qui porte différents masques, un homme qui cherche – vos falsifications constituaient-elles elles aussi un tel mouvement de recherche ? Un jeu de masques ?

Non. Je préfère créer en puisant dans l’intégralité de la richesse de notre culture. J’ai à ma disposition les innombrables mondes de nos grands artistes européens. Si j’avais essayé d’obtenir la reconnaissance avec mon art signé de mon propre nom, aucun expert ne m’aurait laissé faire. C’est seulement par le biais de mon activité clandestine que mon art a été anobli par le monde de l’art.

Je refuse de peindre dans un style reconnaissable, de mettre mes tableaux à l’envers, de développer des concepts stricts, de limiter mes possibilités artistiques, de m’adapter à un courant, de me laisser priver de ma liberté artistique, de mettre toute ma passion dans un tableau, de produire une aura, d’être mystérieusement suggestif, de me présenter sur un mode monumental archaïque, de jouer à l’évolutionnaire, de dicter l’art, de ne pas représenter les théories, de ne pas avoir le droit de créer en m’inspirant de la totalité du monde des arts plastiques, de sacrifier à un mythe inexistant, d’attribuer à l’art une morale élevée, de voir chez les artistes quelque chose de divin, de me laisser dicter l’art, de célébrer l’art comme une profession de foi, de témoigner de la compréhension envers le savoir dominant des théoriciens de l’art, d’aliéner l’art par des interprétations inadéquates, de prêter attention aux insinuations des experts, de suivre le dogme de l’indéfinissabilité de l’art, d’abandonner ma diversité…

Notre vie même est la plus grande œuvre d’art que nous puissions créer. Qui la considère comme un jeu n’a pas compris son caractère unique.

Peer Gynt voyait son moi comme un oignon. De nombreuses couches, mais pas de noyau.

Le pauvre Gynt s’est perdu dans son mythe. En s’identifiant à un oignon sans noyau, il n’a jamais trouvé le terreau qui aurait permis de faire sortir de cet oignon une jeune pousse, elle-même appelée à se changer en une fleur magnifique. Pour en rester à l’image de l’oignon, dans le terreau de l’art, je suis un champ entier de bulbes nouveaux. Tout comme un champ de jeunes tulipes s’étend chaque année un peu plus pour signaler la mort de l’hiver stérile et l’éveil de la force du printemps.

Pendant la seconde moitié du xvie siècle, les oignons de tulipes étaient des objets précieux, pour amateurs éclairés. Ils devinrent des biens d’investissement par le biais de structures similaires à celles du marché actuel de l’art contemporain. Apparut alors une manie de la tulipe qui devint la première bulle spéculative relativement bien documentée, et qui entra dans l’Histoire.

 

Comme je « suis nombreux », j’ai la force de partager et de faire savoir. Le MOI est la force intérieure qui nous anime et nous amène à nous démultiplier. Le MOI permet de créer et de donner – jusqu’au gaspillage, et jusqu’au dernier souffle. Le MOI me survit, et c’est là que je suis MOI.